LES DALTONS 
 
1892.
Le 5 octobre au matin... La bourgade de Coffeyville, au Kansas, vient d'entamer ses activités quotidiennes, quand le bruit sourd du galop de plusieurs chevaux fait trembler les vitres des premiers bâtiments de la ville... Un fermier du coin voit cinq cavaliers barbus et moustachus passer en trombe devant lui ; leurs manteaux sont soigneusement boutonnés, leurs chapeaux noirs aux larges bords enfoncés jusqu'aux yeux, et il pense qu'il s'agit d'un Marshal et de ses adjoints lancés à la poursuite de bandits, fait courant dans la région. Mais bientôt, un passant plus perspicace que les autres discerne que ces hommes portent des postiches, et mieux, il reconnaît l'un d'entre eux... Il pousse aussitôt un cri : « Les Dalton !... Les Dalton !... » Immédiatement, l'alarme est donnée, et, sous la conduite du Marshal Charles T. Connelly, des citoyens en armes s'assemblent rapidement et se dissimulent dans tous les recoins de la rue pour surprendre le gang.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Ce dernier se compose de trois frères Dalton : Bob, Grat, Emmet, plus Dick Broadwell et Bill Power. Leur but est l'attaque simultanée de deux banques, pas moins ! Au début, tout se passe bien pour les outlaws : Bob et Emmet réussissent à dévaliser la First National Bank, mais lorsqu'ils galopent à la rencontre de leurs complices, qui sortent à leur tour de la Condon Bank, ils sont tous accueillis par une pluie de balles ! Les gens, à l'époque, devant défendre leurs biens un peu n'importe comment, étaient plus courageux qu'on ne l'a supposé ou bien voulu l'affirmer... D'emblée, quatre personnes sont tuées dans cette fusillade, y compris le Marshal Connelly. Surpassés par le nombre de leurs adversaires, pourchassés par eux, les hors-la-loi vont s'enfuir dans ce qu'on appellera par la suite « l'allée de la mort », pour tenter de retrouver leurs chevaux : en effet, des travaux en ville les avaient contraints d'attacher leurs montures à un tuyau de fonte, tout au bout de l'allée ! Très vite, Bob, Grat, et Power gisent dans la poussière. Bob remue encore, et Emmet se précipite vers lui, mais son frère agonisant lui enjoint de fuir ; à ce moment précis, Emmet, déjà blessé, est atteint par une autre balle : il s'effondre et s'évanouit. Broadwell réussit à quitter la ville, mais, à quelques kilomètres, il se tue en tombant de cheval... Voilà donc, en quelques minutes, complètement décimé le célèbre gang des frères Dalton... Un seul survivant, et par miracle : Emmet.
Il sera jugé, condamné à perpétuité, et incarcéré au pénitencier du Kansas .
Grâcié quatorze ans plus tard, il mènera par la suite une vie irréprochable ; mieux, il travaillera pour le cinéma, et retournera à Coffeyville en 1909, en tant que conseiller technique pour un film consacré au hold-up et tourné sur les lieux de crime !!!
Ce film est, paraît-il, encore trouvable en VHS . . . Etrange regard sur le passé . . . Emmet sera ensuite traité comme une star, et jouera dans plusieurs westerns, mais toujours le rôle du héros.
Il écrira même de nombreux articles et livres dénonçant la criminalité, avant de s'éteindre en 1937. . . Destinée vraiment singulière. . . Les exploits des frères Dalton, qui ont inspirés historiens, cinéastes, romanciers et dessinateurs de BD, s'ils ne sont pas banals, ne sont pas, une fois encore, aussi extraordinaires que la légende a voulu, par après, le faire croire . . .
A l'origine, les Dalton formaient une très grande famille : Lewis et Adelyne Dalton eurent quinze enfants : dix garçons et cinq filles !!! Ils s'installèrent au Kansas en 1882. Le fils aîné, Frank, adjoint du Marshal, homme respecté et adulé de ses frères, trouva malheureusement la mort au cours d'une mission d'arrestation. Son décès anéantit sa famille, puis Grat lui succéda en tant que Marshal adjoint, bientôt rejoint par Bob, et les frères Dalton, très bien considérés, accomplirent tout d'abord leur tâche avec le plus grand sens du devoir : paradoxal, quand on connaît la suite . . . Puis, selon les mémoires d'Emmet, rédigés en 1918, ils commencèrent à se plaindre d'être exploités par l'Administration, notamment en prétendant ne pas toucher leur salaire régulièrement. Il est vrai que le Gouvernement grugeait ses fonctionnaires, qui, à leur tour, le plumaient comme il le pouvaient !... En tout état de cause, les Dalton jugèrent que c'en était assez, et finirent par démissionner. Certains affirment que Bob, ayant touché des pots-de-vin, avait été renvoyé, de même que le bruit courut que Grat et Emmet furent licenciés à leur tour pour avoir volé du bétail . . . Quoiqu'il en soit, les Dalton étaient désormais passés du mauvais côté de la Loi, et entamaient leur brève, mais trépidante carrière criminelle. Comme on disait à l'époque, ils s'étaient délibérément et définitivement engagés « sur la piste du chat-huant »... Expression romantique et imagée, mais qui qualifie un comportement aboutissant à se retrouver la tête mise à prix ! Ce sera l'escalade, à un point tel que l'on accusera les frères de tous les mauvais coups, même ceux perpétrés à des centaines de kilomètres de là... Ce qui ne poussait pas à avoir confiance en la Justice, soit dit en passant... D'un tripot dévalisé en un hold-up (manqué) de train, le gang, qui réunissait d'autres personnages nettement plus patibulaires, tel Bill Dolin, pour ne citer que celui-là, fut impliqué dans pas mal d'actes criminels qui les occupèrent un moment, jusqu'à ce funeste projet d'attaque des deux banques de Coffeyville, dont nous connaissons la tragique conclusion : une fosse commune ne portant d'autre signe distinctif qu'un fragment de tuyau auquel ils avaient attaché leurs chevaux, et qui s'y trouve encore... Bien des années plus tard, Emmet l'ornera d'une pierre tombale...
La véritable histoire des frères Dalton est donc bien différente de ce que la tradition en a fait, très loin du romantisme cinématographique, tres, très loin aussi de la pourtant savoureuse BD de Morris (quoique là, j'ouvre une parenthèse : dans cette aventure de Lucky Luke, intitulée « Hors-la-loi », les FRERES Dalton (Bob, Bill, Grat et Emmet) sont TUES à Coffeyville : c'était l'époque où la BD était moins pudique, je dirais même moins pudibonde, et notre « Lonesome Cow-boy » fumait encore, buvait du whisky, et flinguait pour de bon ! Ensuite, devant le succès rencontré, Morris remit en scène d'hypothétiques COUSINS Dalton (Joe, Jack William et l'ineffable Averell), cousins qui, bien sûr, n'ont jamais existé, du moins en tant que hors-la-loi ; peut-être y-a-t-il eu des cousins de nos bandits, mais l'Histoire n'a pas retenu leurs noms, puisqu'ils furent certainement des citoyens parfaitement normaux, et je referme ma parenthèse). Pour finir, vous aurez sûrement constaté que leur épopée est aussi à des années-lumière d'une certaine « chanson », si l'on peut ainsi qualifier cet improbable navet des seventies, commise par Joe Dassin, au texte aussi ridicule que mal écrit... Manquerait plus qu'on lui trouve une choré, à cet innommable « tagada tagada... » etc ... Il y aurait de quoi se pendre au premier chêne venu... Ouaip !

Marshal  Charles  T.  Connelly

      Bob             Grat          Emmet     Dick Broadwell    Bill Power